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Dans les rets du totalitarisme cybernétique appliqué à l’éducation

Lettre ouverte à l’Appel des appels par le collectif des professeurs de philosophie de l’académie d’Aix-Marseille
Dimanche 16 octobre 2022

SUD Lutte de Classes éducation relaie et soutient la lettre ouverte à l’Appel des appels par le collectif des professeurs de philosophie de l’académie d’Aix-Marseille.

Lettre ouverte à l’Appel des appels par le collectif des professeurs de philosophie de l’académie d’Aix-Marseille

Marseille, le 15 juin 2022

Depuis l’année scolaire 2018/ 2019, nombre d’enseignants de lycée ont vu leurs conditions de travail changer. Un nouveau dispositif algorithmique organisant le tri des demandes pour les études supérieures, Parcoursup, a été mis en œuvre cette année-là. Peu à peu, à bas bruit, cette technologie est devenue prépondérante dans le déroulement de l’année scolaire, pour les familles, les élèves et les enseignants. Dans son sillage, un cortège de dégâts pédagogiques, professionnels et psychologiques. L’infléchissement s’est mué en basculement. Pourtant, Parcoursup n’était qu’une énième invention bureaucratique censée fluidifier le lien entre le secondaire et le supérieur. Il succédait au logiciel APB (Application Post Bac), déjà critiqué en son temps pour ses lourdeurs. Néanmoins, ce premier logiciel laissait aux élèves la possibilité de hiérarchiser leurs vœux de formations par ordre de préférence, un ordre intégré dans les critères de l’algorithme. Cette possibilité leur est désormais déniée par Parcoursup : le calculateur artificiel met en rapport les élèves et les institutions (lycées d’origine et établissements demandés dans le supérieur), traite leurs intérêts divergents sans que l’élève n’ait pu, en amont, classer ses vœux à la suite d’une délibération rationnelle. La machine enferme l’élève dans un destin, en lui retirant les seuls moyens de s’en extraire : sa connaissance de lui-même et ses tropismes [1].

Pourquoi évoquer, dès l’abord, une technologie immatérielle, dont le « grand public », si tant est qu’il s’intéresse à la question, peine à déterminer la nocivité ? Parce qu’il faut revenir à la racine, quitte à être compris au bout de la deuxième ou troisième lecture. En juin 2021, à l’occasion d’une session de baccalauréat réduite à un examen fantoche en raison de la « crise » du Covid, puis cette année au mois de mai, nous avons ainsi tenté d’être radicaux. Ce que nous disions, et continuons de dire, est que la technologie Parcoursup est en train d’opérer une mutation anthropologique chez les élèves et de détruire le métier de professeur, qui plus est dans une discipline telle que la philosophie. Ce que nous soulignons, après d’autres, et que nombre de nos collègues se refusent encore à admettre, sans parler de l’Institution elle-même, c’est que cette mutation et cette destruction s’inscrivent dans une vision de la nature, de la société et des hommes modelée par la technoscience, ou plus précisément le capitalisme technologique. Autrement dit la triple alliance du capital, du savoir et du pouvoir. On rappellera ainsi que Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Éducation Nationale à la longévité record, avait pour mentor le neuroscientifique Stanislas Dehæne, spécialiste de la plasticité neuronale et du cerveau computationnel. Cette caution intellectuelle n’a rien de cosmétique. Elle est tout à fait congrue, si l’on se répresente le devenir du métier et du rapport avec les élèves. Pour Dehæne, les sciences cognitives montrent que le cerveau est organisé dès l’enfance comme un enchevêtrement d’algorithmes, que l’apprentissage ne ferait que recycler à des fins scolaires. À l’aide de techniques d’imagerie cérébrale, qui localisent les zones du cerveau à l’œuvre par exemple dans la lecture des lettres et des mots, le scientifique prétend mettre en évidence la structure algorithmique cachée du cerveau [2]. Quelques scrupules épistémologiques pousseraient à se demander en quoi l’observation de l’activité cérébrale et de la réorganisation des réseaux de neurones en fonction de telle ou telle stimulation, permet d’induire la présence physique de processus de type algorithmique, à valeur explicative. Mais pour le scientisme triomphant, de telles préventions relèvent de la crispation obscurantiste. On glisse de l’hypothèse spéculative à la réalité elle-même. Le cerveau est (comme) une machine, que l’on pourrait programmer ou reprogrammer à satiété. En ce sens, les présupposés de la neuropédagogie entretenus par Jean-Michel Blanquer durant toute sa mandature (et dont rien ne dit qu’ils ne soient pas approfondis aujourd’hui en coulisse, derrière l’abord bienveillant de son successeur Pap N’Diaye) s’inscrivent dans une histoire longue du mode de connaissance scientifique, à partir du XVIIe siècle : mathématisation de la nature, homme-machine, cerveau-machine, calculateurs mécaniques, puis électriques, et désormais ordinateurs et cerveau-algorithmique [3]. Autrement dit, une conception de la réalité culminant après la Seconde Guerre mondiale dans la cybernétique, ce projet de maîtrise intégrale par la mise en fiches et en nombres de tout l’existant.

Mais comment tout ceci se décante-t-il jusque dans les salles de classe ? Quels sont les effets bien matériels de ces visions et technologies immatérielles ? Dans la mesure où on les considère avant tout comme des cerveaux algorithmiques adaptés à un monde-machine, les élèves apprennent très jeunes à l’école la socialisation réifiante : chacun se fragmente en une collection de modules relevant d’autant de « compétences » à valider en fonction de procédures standardisées, ces tests que leur administrent leurs enseignants afin d’établir, au lycée, leur moyenne et leur profil dans le dossier Parcoursup. Programmé et reprogrammé sans cesse en fonction des contraintes de « l’orientation », par exemple en « choisissant » un bouquet d’options plus rentables au mépris de ses tropismes (on abandonnera la philosophie pour choisir les mathématiques ou les sciences économiques), l’élève se plie à la règle apprendre, oublier ce qui a été appris, apprendre autre chose. Son rapport à la connaissance n’est en effet plus guère différent de celui d’un disque dur. Cela prouve bien que les neurosciences disent juste, triompheront les neuropédagogues. Procédé trop facile de naturalisation de ce qui a été induit par des technologies, des financements et des impératifs politiques. Car un cerveau « normé-éduqué » est un support de productivité fiable, d’autant qu’il se limite à se demander « comment ? », jamais à questionner le « pourquoi ? ». Il en résulte, dès le début de l’année et, théoriquement, jusqu’en mars (mois choisi au départ pour le passage des épreuves de « spécialités », ces options choisies à la carte dont les moyennes seront décisives pour le tri algorithmique), une course à la note chez les élèves. Vidée de son sens symbolique et pédagogique, la note obtenue en contrôle continu se réduit à un pur chiffre attestant l’adéquation du cerveau-machine aux critères de Parcoursup. Il faut se battre non seulement contre soi-même (les bureaucrates auront beau jeu de rappeler, à ce sujet, que l’émulation a toujours existé), mais encore contre les autres élèves, puis contre les établissements plus huppés. Et si le lycée dans lequel on se trouve ne s’est pas hissé au rang de pépinière d’excellence pour l’économie marchande, certaines familles ont toujours la possibilité de s’adresser à des institutions privées. Nous le voyons, nous le savons, les adolescents sont loin d’être tous adaptés à cette mise en concurrence permanente, orchestrée par des logiques impersonnelles. Moins que jamais, l’école est le lieu de l’émancipation intellectuelle. On y apprend le rendement, la productivité, la mise sous pression. Au lieu de têtes bien faites, la taylorisation des neurones. Il y a de la souffrance, et de l’hébétude. La ritaline et les pharmacopées diverses le montrent amplement.

Puisque notre métier, particulièrement en philosophie, tient dans la relation, la dislocation de l’intelligence chez les élèves n’est pas sans effet sur notre travail. Dans un monde algorithmique, le professeur n’a plus grand-chose à transmettre, guère d’humanité à incarner dans des gestes, un savoir-faire, de l’humour, une vision du monde. L’imprévisible, le surgissement de l’idée qui naît dans la discussion, le saillant d’un cours, cela n’a plus de sens, car cela prend du temps. Or, un évaluateur professionnel, soumis lui aussi à la pression de Parcoursup, n’a d’autre but que de mesurer les performances des élèves, en calibrant au maximum son enseignement. Au sein du règne machinal, la spontanéité, le retard dans le programme, les profondes lenteurs sont bannies. Il n’est pas rare, désormais, que des familles anxieuses et procédurières somment l’évaluateur, par écrans de contrôle interposés, de se remettre au travail, de remonter les moyennes, de combler les manquements au respect du calendrier. Tel est ce que prescrit l’institution, plus ou moins ouvertement : vous êtes des évaluateurs de performance, chargés de superviser en masse – très souvent face à 35 élèves - le « projet professionnel » d’adolescents de 17 ans, afin d’alimenter une machine algorithmique au sein d’un monde-machine autorégulé, où chacun trouvera la place de rouage qui lui convient. À ce titre, on le conçoit, peu importe que l’on se trouve en présence des élèves, ou remplacé par un ersatz numérique. Les « expérimentations » de visio-professeurs effectuées cette année dans l’académie de Nancy-Metz (des expérimentations dont les bureaucrates de l’Éducation nationale nous disent, en technocrates avertis, qu’elles n’ont évidemment aucune raison d’être pérennisées – là où l’histoire des technologies démontre systématiquement le contraire) inagurent cette trajectoire, que nombre de collègues acceptent puisque, d’ores et déjà, ils ont renié la dimension humaine de leur travail. Face au prescrit se manifeste le réel du travail. Pour nous en philosophie, il s’agit forcément de nous inscrire dans le temps long, en travaillant avec de jeunes gens qui tous cachent des subjectivités problématiques dont nous n’explorons, de fait, que la préhistoire, en une année seulement. Le réel du travail dans nos salles se compose de multiples petites perceptions, comme autant d’infléchissements intuitifs, sentis davantage qu’intellectualisés, permettant de répondre aux variations de la situation de la classe. Dans le dialogue et la volonté de faire comprendre, l’enseignement est une épreuve subjective, qui met en jeu des subjectivités vivantes, disponibles les unes pour les autres. On mesure l’écart entre le prescrit institutionnel, enfermé dans la logique algorithmique et le principe de rendement, et le réel du travail en philosophie, ouvert à l’aléa et à la patience du concept. De cet écart naît, fatalement, une souffrance et, chez certains collègues, le blasement voire le dégoût. D’une part en raison de la contrainte à mal travailler ; d’autre part parce que toutes les conditions sont désormais réunies pour détruire purement et simplement la philosophie et, plus largement, les Humanités (« luddites » par nature, disait le physicien C.P. Snow dans sa conférence sur les « deux cultures  [4] », afin de hâter leur disparition au profit des sciences expérimentales de la nature et des sciences de l’organisation).

Pour toutes ces raisons, nous avons choisi l’an dernier de ne pas corriger le baccalauréat de philosophie, en faisant par ailleurs connaître publiquement notre position dans divers médias. C’est pourquoi nous avons tenté de nous débattre cette année encore dans les rets du totalitarisme cybernétique appliqué à l’éducation, en appelant à une grève des corrections. Avec moins de succès malheureusement, car la lassitude gagne, et avec elle le sentiment de la vanité de toute contestation. Quant à l’Institution, elle « entend » volontiers nos griefs tant qu’il s’agit de les recycler sous le patronage d’une commission d’éthique ou d’un projet d’école « innovante » proche du terrain. Aussi faibles et dispersés que nous soyons, nous résistons, au sens où nous voulons rester, professeurs amoureux d’une culture d’une profondeur infinie au regard des misérables courants scientistes qui achèvent de détruire ce qui restait encore de noble dans l’école. C’est en ce sens que nous nous adressons à vous, qui partagez nombre de nos constats, afin de relayer plus largement nos analyses et notre protestation.

Fraternellement,

Le collectif des professeurs de philosophie d’Aix-Marseille.

Lettre ouverte numérique-profs philo (juin 2022)

[1Émile Bouchez, « Parcousup et la police prédictive », Lundi matin, 30 mai 2022.

[2S. Dehæne, « Les quatre piliers de l’apprentissage, ou ce que nous disent les neurosciences », Paris Innovation Review : Paris Sciences et lettres (PSL), 2013.

[3Pour une brève histoire de ces transformations, voir Michel Blay / Christian Laval, Neuropédagogie. Le cerveau au centre de l’école, Tschann & Cie, 2019.

[4C.P. Snow, Les deux cultures, Les Belles Lettres, 2021.

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