Halte au massacre du peuple palestinien : arrêt du génocide !

Ping-pong républicain

Mercredi 26 juin 2024

Voilà deux mandats présidentiels après 2002 que nous sommes soumis au chantage : Macron ou l’extrême-droite au pouvoir. Même si, bien sûr, la montée de l’extrême-droite ne date pas d’hier. En leur temps, les Béruriers Noirs qui chantaient en 1984 « la jeunesse emmerde le Front National », puis Noir Désir qui chantait en 1996 « FN, souffrance » et tant d’autres s’inquiétaient déjà de la chose. Et voilà qu’en 2024, l’extrême-droite explose les scores lors des élections européennes. Qu’en dire ?

D’une même voix, les organisations dites de « gauche », ou qui se réclament comme telles, en appellent une énième fois à « faire barrage ». Qu’est-ce que cela signifie ? Quelle efficacité peut avoir ce mantra ? S’agira-t-il encore une fois de choisir entre la grippe espagnole et Ebola en votant pour le désormais très à droite parti de Macron ? S’agira-t-il de tenter de nouveau de créer une fragile union de la « gauche », type NUPES, qui ne tient que par son opposition à l’extrême-droite ? S’agira-t-il de voter puis de tranquillement rentrer chez soi en se disant que l’on a fait sa part ?

Mais au-delà des consignes en l’air, comment en est-on arrivés là ? Prendre du champ permet de sortir de l’impasse qui consiste à se focaliser « sur la propagande nationaliste-xénophobe de CNews sans voir que cette abomination ne peut être isolée de phénomènes sociaux, économiques et culturels plus larges » [1]. Les raisons sont en effet nombreuses et avariées :

  • désillusion dans les autres partis : Macron, déchet de la « gauche », président des riches et du capitalisme financier et industriel, les passages décevants de la « gauche » au pouvoir… l’extrême-droite se présente, pour certains, comme la seule option qui n’aurait pas encore été essayée. Ceci dit il y a certaines choses qu’il n’y a pas besoin d’essayer pour savoir ce que ça va donner : l’huile bouillante sur les mains, parler du COVID en salle des professeurs, parler de sincérité avec un politicien, vouloir faire travailler les élèves la dernière semaine avant les vacances…
  • l’invasion du numérique : la culture du tout numérique et la grande fréquentation des réseaux sociaux ou autres Télégram entraîne un repli sur soi. En effet, l’on ne se retrouve qu’entre personnes qui pensent la même chose. Les algorithmes donnent un coup de pouce en ce sens en orientant notre accès à l’information vers ce qui est censé nous plaire. Enfin, qu’il est simple et safe de se lâcher contre ceux que l’on voit comme des ennemis devant un écran. Il en résulte une grande polarisation de la société et des idées. C’est ce qui fait dire à Mathieu Amiech dans Au village, sans prétention que « Celles et ceux qui ne veulent pas critiquer les industries culturelles, les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle et la destruction des capacités de penser que tout cela induit, ne devraient pas pousser des cris d’orfraie devant l’irrésistible montée des extrêmes-droites « populistes ». [2].
  • trafic et manque d’informations : un racolage à grande échelle se fait sur les réseaux sociaux et via des médias et les instituts de sondage aux mains du grand capital, mis au pas. Ils délivrent des messages à foison dont le simplisme peut séduire, notamment celles et ceux qui n’ont plus de culture politique et d’armes pour décoder les discours, dont beaucoup de jeunes.
  • disparition des espaces collectifs : que ce soit pas les délocalisations, le télétravail, la numérisation des emplois, la multiplication des statuts différents sur un même lieu de travail, les espaces communs où se retrouver en tant que travailleurs diminuent et avec eux la possibilité de discuter, notamment avec des personnes qui ne pensent pas la même chose que nous.
  • escalade de la peur : dans un monde devenu chaotique et d’une complexité redoutable, avec un avenir pas des plus joyeux qui se dessine et des crises à n’en plus finir, les peurs diverses (dont la collapsologie) montent en flèche. Les médias et les politiques s’ingénient par ailleurs à nourrir cette peur de l’autre, du chaos, du changement,… Ainsi les partis de l’ordre et de la discipline prospèrent.
  • désillusion : du côté de la gauche notamment, une grande désillusion fait que beaucoup ne veulent plus voter ou même participer à la vie politique, estimant que plus rien ne changera par là et pour cause…
  • perte de la conscience de classe : de fait, beaucoup ne savent pas/plus que le RN par exemple est un parti de riches, pour les riches. Il n’y a qu’à voir ce que gagnent les Le Pen, parfois pris en photo devant leur château.
  • politique du bouc-émissaire : un des discours simplistes qui marchent toujours bien consiste à désigner des bouc-émissaires sur lesquels rejeter les fautes : les étrangers par exemple. Ceci permet en même temps à ceux qui tiennent les médias et le haut du pavé de détourner l’attention des vrais responsables : à savoir eux-mêmes. Et bien sûr on se sent moins impuissants à agir contre des étrangers en situation précaire que contre des grands partons.

Mais, peut-être faudrait-il aussi aller chercher du côté de la « gauche » elle-même ce qui a pu pêcher. L’autocritique ne semblant pas être un point fort de cette disparate frange politique, tentons quelques pistes :

  • la « gauche » semble avoir perdu sa composante populaire et la plupart des partis de « gauche » se tournent résolument vers les classes intermédiaires, une forme de boboisation. Dès lors, les discours tenus, notamment sur l’écologie, sont complètement déconnectés de la vie réelle de certains. Ils contiennent même une forme de jugement paternaliste et de culpabilisation envers ceux et celles qui ne mangent pas bio, ne trient pas leurs déchets ou les agriculteurs qui utilisent des produits nocifs. Dès lors, l’écart se creuse du fait d’un mépris de classe qui ne dit pas son nom. On a pu le voir avec les affiches de LFI pour les élections européennes avec ce « On va voter » infantilisant. Ce divorce se voit aussi vis-à-vis de certains mouvements à savoir les Gilets Jaunes et les manifestations contre le pass sanitaire. La « gauche », ou une partie de celle-ci, n’a pas su, n’a pas voulu se mêler à ces gens par mépris et incompréhension pour ce qu’ils revendiquaient : vivre et vivre libre. Finalement, durant la lutte contre le pass sanitaire, une bonne partie de la « gauche » a pu laisser le champ libre à l’extrême-droite, toutes gauches confondues.
  • discours extrêmes : certains discours qui peuvent virer au délire, notamment dans le domaine du féminisme ou de l’anticolonialisme dits « intersectionnels », ont pu rebuter. Ceci est notamment dû à des attitudes intransigeantes, un refus absolu de discuter et des codes très précis dont celui qui ne les maîtrise pas est exclu de fait. Ces discours, critiqués par la droite sous le nom de « wokisme », un fourre-tout qui n’a pas de contours précis, lui servent pour attaquer la « gauche » en général.

Gérard Noiriel entrecroise ces deux difficultés lorsqu’il écrit que « Si les intellectuels critiques voulaient vraiment comprendre les raisons qui expliquent la progression de l’extrême-droite en France, il faudrait aussi qu’ils s’interrogent sur les conséquences politiques de [leurs] propos. Comment des gens qui vivent sous le seuil de pauvreté, chômeurs, enchaînés au crédit, ou interdits bancaires, pourraient-ils accepter que des universitaires – qui vivent confortablement à l’abri du besoin en tant que fonctionnaires de l’État français tout en parlant au non des « minorités racisées » – les traitent de « privilégiés » et de « racistes » ? » [3] au nom des théories intersectionnelles.

On connaît déjà la réponse à ces éléments critiques, « C’est bien beau, mais qu’est-ce que vous proposez ? ». Voici quelques modestes pistes :

  • retrouver des luttes et des objectifs communs, ce qui passerait par une conscience de classe reconstruite ;
  • appuyer sur ce qui rassemble plutôt que sur les identités et particularismes ;
  • repartir des besoins et aspirations de chacun, sans jugement, en essayant de comprendre les peurs sous-jacentes ;
  • se rencontrer, pour de vrai (autour d’un bon feu de palettes, comme pendant la mobilisation contre la réforme des retraites) ;
  • essayer de démonter les mensonges de l’extrême-droite, notamment son faux verni populaire ;
  • démonter les fausses idées sur la droite et la « gauche » véhiculées par les médias : Zemmour ne serait ni raciste ni d’extrême-droite, Marion Maréchal non plus tandis que les gauchistes seraient des hordes de sauvages voulant tout renverser et amener l’anarchie…
  • se syndiquer, conscientiser et refaire vivre les principes de l’éducation populaire ;
  • les grèves massives !

Ainsi, cette idée de « faire barrage » ne semble pas pertinente dans la mesure où elle pousse à renforcer les clivages plutôt qu’à aller vers celles et ceux qui votent pour l’extrême-droite afin d’en comprendre le pourquoi et de pouvoir chercher à changer la donne. Mathieu Amiech pose lui aussi cette question en ces termes : « Est-ce qu’on va faire bouger les lignes et arrêter l’exode des classes populaires vers les extrêmes-droites si on ostracise et bannit ces gens ? » ce à quoi il répond en invitant à « ne pas relever en plus les murs sociologiques qui les séparent des milieux militants/politisés, mais trouver un terrain d’humanité commune » [4], comme la lutte des classes.

En effet, peut-être n’est-on, au fond, que prisonniers d’un système électoraliste profondément vicié, et ce dès l’origine. Rappelons que le droit de vote n’a été octroyé aux masses que pour les apprivoiser en leur donnant l’illusion d’avoir voix au chapitre et les détourner de la rue. Oui, mais là, quand même, encore une fois, même si le système sent la mort, il faudrait faire contre mauvaise fortune bon cœur et remettre un bulletin-t’en-a-marre dans l’urne. A chacun de voir… Mais Frédéric Lordon le rappelle, quoi qu’il en soit « il y a en revanche une arme contre laquelle l’État du capital ne peut rien, c’est la mise à l’arrêt de l’économie. Et il est une unique force capable de cet exploit : le nombre, la masse des travailleurs. […] l’élection n’en demeure pas moins une péripétie au regard de l’essentiel qui est : construire le nombre. » [5] Tout est dit, la grève générale vaut tous les bulletins.

D’autant que l’on sait bien que de Macron à l’extrême-droite la barrière est très fine. Comme le dit le même Frédéric Lordon « le macronisme a eu pour effet historique de procéder à suffisamment d’installations pour nous donner des avant-goûts assez précis d’un fascisme arrivé ». Pour Macron, tout était évidemment calculé. Il pensait sans doute affaiblir encore la « gauche » tout en se présentant comme rempart contre l’extrême-droite, dont il est au fond très proche. Son programme pour l’éducation par exemple est calqué sur celui de l’extrême-droite : uniforme, élitisme via les groupes de niveau, renforcement du français et des maths, mise au pas des pratiques et des enseignants… Mais, finalement, notre véritable ennemi est le capitalisme, de droite ou sous un verni social prêt à s’accommoder de n’importe quel régime autoritaire et à se compromettre avec les partis d’extrême-droite. Macron en est, bien-sûr, un éminent représentant. Mathieu Amiech postule même, dans la lignée de Karl Polanyi, que les succès de l’extrême-droite « résultent logiquement de la mise à sac des sociétés humaines par le capitalisme industriel » [6], comme une réaction face aux destructions humaines et sociétales qu’il engendre. Mais, l’extrême-droite aussi est capitaliste par conséquent « la conquête d’une liberté et d’une égalité véritables, pour toutes et tous, implique de se défendre aussi bien contre les éléments de domination traditionnels [l’extrême-droite] que contre de nombreux aspects de la modernisation capitaliste. » [7]. Et celles et ceux qui votent pour les extrêmes-droites, par conviction ou par dépit découvriront peut-être hélas à leur corps défendant que l’extrême-droite est complètement intégrée au capitalisme. C’est cette lutte contre le capitalisme qui peut nous unir…

Ping-pong republicain - article LDC éduc Gre (26.06.24)

[1« Au village, sans prétention » Mathieu Amiech, brochure parue en 2024, à La Lenteur.

[2Ibid.

[4« Au village, sans prétention » Mathieu Amiech, brochure parue en 2024, à La Lenteur.

[5In « Sale tartine », blog du Monde Diplomatique, Frédéric Lordon, 15 juin 2024

[6« Au village, sans prétention » Mathieu Amiech, brochure parue en 2024, à La Lenteur.

[7Ibid.

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